L’avenir de l’industrie dans l’Arc jurassien : des plans à long terme aux cycles d’apprentissage rapides

Lors du salon Le Tout Connecté 2026, organisé par Strate-J à Delémont, un panel animé par le journaliste de la RFJ Jérémie Pignard a exploré une question qui dépasse largement la région : qu’est-ce qui permet aux entreprises industrielles de rester compétitives alors que les marchés, les technologies et la géopolitique évoluent à une vitesse vertigineuse ?

Olivier Haegeli (CEO de Willemin-Macodel et Président de la CCIJ), Xavier Comtesse (Président de Manufacture Thinking) et Samuel Davron (Membre du Comité exécutif de Sonceboz) ont apporté des réponses à cette question vaste et complexe.

Les réponses ont été variées, mais remarquablement cohérentes sur un point : le « vieux » modèle industriel – hypothèses stables, roadmaps pluriannuelles, optimisation comme réflexe par défaut – cède la place à un modèle plus adaptable, basé sur la proximité avec le client, une diversification disciplinée, la collaboration et le développement continu des capacités.

Stratégie dans le brouillard : la nécessité d’une direction sans plans rigides

Un thème récurrent était que les entreprises ne peuvent plus se fier aux cycles de planification traditionnels. Au lieu de stratégies quinquennales, il est plus réaliste de définir une direction, puis de l’itérer constamment à mesure que de nouveaux signaux apparaissent.

Olivier Haegeli a été sans détour : l’ère des plans stratégiques fixes et à long terme s’achève, non pas parce que les entreprises n’ont plus besoin d’ambition, mais parce que l’environnement externe les oblige à s’adapter constamment.

Xavier Comtesse a poussé cette idée plus loin en remettant en question le vocabulaire lui-même : lorsque l’horizon est incertain, les organisations opèrent de plus en plus à partir d’une philosophie et d’un positionnement, tandis que la « stratégie » pertinente émerge de la réalité tactique quotidienne plutôt que d’un plan lointain.

« Si vous avez une stratégie à 20 ans, vous êtes mort. C’est terminé. »

Arrêtez d’optimiser la mauvaise chose : la proximité avec le client comme véritable levier de productivité

Le panel a constamment insisté sur un impératif d’une simplicité trompeuse : se recentrer sur le client – non pas comme slogan, mais comme discipline opérationnelle. Lorsque les conditions du marché se durcissent, les organisations qui réussissent sont celles qui comprennent plus tôt les changements de la demande, qui s’adaptent plus rapidement et qui restent suffisamment proches pour détecter de nouvelles opportunités.

Samuel Davron a qualifié cette approche de « vitale » : les véhicules électriques et d’autres changements structurels ont modifié les attentes des clients, et les fournisseurs doivent mieux comprendre ces changements qu’auparavant.

« Se rapprocher davantage du client et mieux comprendre ses besoins – cela devient vital pour nous. »

Xavier Comtesse a ajouté une critique plus tranchée : de nombreuses entreprises considèrent encore la connaissance des clients comme facultative – même dans les secteurs haut de gamme – et laissent ainsi de côté la valeur à vie des clients, tout simplement parce qu’elles ne savent pas qui sont leurs clients.

L’innovation passe des produits aux fonctions – et cela change la façon dont les entreprises collaborent

Si la première question est « notre marché existe-t-il encore ? », la seconde est « qu’achètent exactement les clients aujourd’hui ? ». L’une des principales conclusions de la discussion est que, dans de nombreux secteurs industriels, les clients souhaitent de plus en plus des fonctions et des résultats complets, et non des composants isolés ou une expertise étroite.

Ce changement pousse naturellement les entreprises à collaborer, non pas en tant qu’idée d’écosystème qui fait du bien, mais en tant que nécessité concurrentielle. La combinaison de compétences (par exemple, mécatronique et logiciels, ou mécanique et données) est souvent la seule façon de répondre aux attentes actuelles des clients.

Le panel a également tracé une ligne de démarcation claire entre la collaboration et la consolidation. La consolidation peut réduire la diversité et la résilience d’une chaîne d’approvisionnement, alors que les modèles de partenariat peuvent élargir l’offre des entreprises sans détruire leurs capacités.

« Lorsque vous mettez deux choses ensemble, vous n’obtenez pas 1 + 1 = 2. Vous obtenez plus de 2. »

Diversification, mais avec discipline : évitez les changements de cap par panique et les « dispersions »

La diversification a été présentée à la fois comme une opportunité et un risque. Le message commun du panel : la diversification ne doit pas être une réaction instinctive à une période de récession. Elle doit être délibérée, bien financée et ancrée dans les capacités qui ont fait le succès de l’entreprise.

Samuel Davron a présenté la diversification comme une « matrice » pratique : on peut déplacer un produit vers un nouveau marché, s’implanter dans une nouvelle région géographique ou modifier sa clientèle, mais pas tout à la fois. C’est en essayant de modifier trop de variables en même temps que les entreprises perdent leur focus et échouent.

Olivier Haegeli a ajouté une nuance importante : la diversification est essentielle, mais elle ne doit pas devenir une « dispersion ». Et surtout, les dirigeants industriels ne peuvent pas se contenter de faire des « paris sûrs » : le progrès implique d’accepter que certaines initiatives ne fonctionnent pas.

« Diversification, oui – mais pas dispersion. »

La question de l’industrie de la défense : vecteur de croissance, ligne éthique ou les deux ?

L’un des aspects les plus concrets – et sensibles – de la discussion portait sur la question de savoir si le secteur de la défense pourrait devenir un domaine de croissance significatif pour l’industrie jurassienne.

Le panel n’a pas traité cette question comme un tabou simpliste. Au contraire, la discussion a distingué entre « défense » et « guerre », a reconnu la réalité de la demande en Europe et a soulevé la question plus profonde de savoir ce que les entreprises choisissent de produire et pourquoi.

Olivier Haegeli a adopté une position pragmatique : indépendamment des préférences personnelles, la défense est un secteur existant et peut constituer une voie de développement pour l’industrie régionale – surtout si elle est présentée comme une mesure de dissuasion et de sécurité plutôt que comme une mesure d’agression.

Sondage auprès des spectateurs : « Quelles sont vos priorités pour 2026 ? » – et ce que le panel en a tiré
Au cours de la discussion, les intervenants ont fait une pause pour examiner les résultats d’un sondage auprès des participants, qui leur demandait de choisir leurs trois priorités stratégiques pour 2026.

Le message le plus fort est clair : « Innover » arrive en tête de très loin (68%), suivi de « Trouver de nouveaux clients » (48%), « Renforcer les compétences » (44%), « Optimiser les opérations » (42%) et « Numériser » (32%), avec une liste plus longue de préoccupations plus ciblées (par exemple, la sécurité de la chaîne d’approvisionnement, l’investissement, la réduction de l’empreinte carbone).

Les intervenants ont commenté ce que ces choix sont susceptibles de signifier en pratique :

  • L’innovation n’est « innovation » que si elle trouve un débouché sur le marché. Samuel Davron a salué l’innovation comme le moteur principal du progrès, mais a souligné qu’il ne s’agit pas simplement d’inventer, mais bien d’inventer quelque chose qui trouve un débouché sur le marché, ce qui lie étroitement l’innovation au développement et à la croissance des clients.
  • La priorité accordée aux clients et aux compétences se renforce mutuellement. Samuel Davron a également interprété les résultats concernant les « nouveaux clients » et les « compétences » comme étant étroitement liés : des compétences plus solides permettent de mieux innover, et l’innovation doit être en phase avec la demande réelle des clients. Olivier Haegeli a confirmé que l’innovation ne peut se faire sans le développement de compétences, que ce soit par la formation ou l’acquisition de nouvelles compétences.
  • L’optimisation des opérations a obtenu un résultat étonnamment élevé. Samuel Davron a été surpris de constater que l’optimisation des opérations était un point important (42%). Pour lui, la discipline des coûts est une « hygiène » de base qui est toujours importante, mais son classement élevé suggère que de nombreuses entreprises se sentent toujours sous pression pour protéger leurs marges et leur résilience par l’efficacité, même si elles tentent d’innover et de croître.
  • La collaboration n’a pas été considérée comme une priorité majeure et le panel n’a pas été surpris. Lorsque Jérémie Pignard a fait remarquer que la « collaboration » n’avait pas été très bien notée, Olivier Haegeli a répondu que les partenariats peuvent être utiles, mais qu’ils ne sont pas une « ligne de vie » universelle et qu’ils ne fonctionnent que s’ils sont fondés sur des besoins concrets et des gains partagés.
  • La durabilité a perdu du terrain dans la liste des priorités, ce qui reflète un changement dans la pression exercée par les clients. Lorsque Jérémie Pignard a fait remarquer que la réduction de l’empreinte carbone ne figurait pas parmi les priorités, Samuel Davron a observé que, d’après son expérience, la pression exercée par les clients sur la durabilité a diminué au cours des 2 à 3 dernières années, alors que l’attention s’est déplacée vers les coûts et l’innovation, même si les entreprises peuvent continuer à s’efforcer de promouvoir la durabilité pour en tirer des bénéfices à long terme.
  • La « numérisation » est populaire, mais le terme est flou. Le panel a traité la « numérisation » comme une catégorie générique qui peut cacher des réalités très différentes (de l’amélioration des processus à l’IA). Xavier Comtesse a fait valoir que les organisations confondent souvent la « poursuite de la première vague de numérisation » avec une deuxième vague de numérisation, tandis qu’Olivier Haegeli a noté que ce terme tend à englober tout (IA, IoT, etc.) à moins que les entreprises ne définissent ce qu’elles entendent par là.

Un programme de croissance régionale : les conditions d’abord, puis les récits

La discussion a finalement abordé la question régionale plus large, au-delà des décisions prises au niveau des entreprises : comment l’Arc jurassien attire-t-il et développe-t-il l’activité industrielle, au lieu de se contenter de défendre ce qui existe déjà ?

Le panel a alors convergé sur des éléments fondamentaux : les entreprises ont besoin de terrains, de règles d’urbanisme et de construction applicables, et – avant tout – d’un accès à des personnes qualifiées. Sans ces conditions favorables, les stratégies d’attraction restent théoriques.

Olivier Haegeli a également souligné une dure vérité concernant la présentation du cas du Jura : une bonne qualité de vie est un atout, mais elle ne constitue pas en soi un argument suffisant. Les régions doivent se concurrencer sur la base de conditions commerciales, de la faisabilité industrielle et des avantages locaux, et pas seulement sur la base de récits sur le mode de vie.

« L’avenir de l’industrie jurassienne est entre les mains des entrepreneurs et des équipes d’entreprises. »

Ce que les décideurs de l’industrie devraient retenir

Bien que les différents intervenants aient abordé plusieurs aspects – stratégie, clients, innovation, diversification, défense, durabilité et politique régionale – les messages sous-jacents du panel étaient cohérents :

  • Une orientation régulièrement mise à jour ou confirmée est plus importante qu’une certitude à long terme – et l’agilité est devenue une capacité essentielle.
  • La proximité avec le client est le moyen le plus rapide d’être pertinent, surtout dans des marchés instables.
  • L’innovation concerne de plus en plus les fonctions et les services, ce qui fait de la collaboration un outil concurrentiel et non un simple « plus ».
  • La diversification est efficace lorsqu’elle est disciplinée – ancrée dans les forces fondamentales et mise en œuvre sans chercher à tout changer en même temps.
  • Les régions gagnent en créant des conditions qui permettent à l’industrie d’agir, par exemple en créant un environnement propice, des règles efficaces et des facteurs qui attirent les talents.

Prêt à mettre en pratique ces thèmes ?

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À propos des experts

Olivier Haegeli est président de la Chambre de commerce et d’industrie du Jura (CCIJ) et administrateur de Willemin-Macodel SA à Delémont. Il possède plus de vingt ans d’expérience en matière de leadership dans l’écosystème industriel du Jura.

Samuel Davron est directeur de l’excellence industrielle et des opérations et membre du conseil d’administration de Sonceboz, où il occupe des postes de direction dans le domaine de la performance industrielle depuis 2007. Au début de sa carrière, il a travaillé chez Renault-Nissan-Mitsubishi en tant que consultant senior Lean et Six Sigma.

Xavier Comtesse est mathématicien et informaticien (doctorat de l’Université de Genève) et travaille depuis les années 1970 à l’intersection de la technologie, de la communication et de l’innovation. Il a fondé trois start-ups, a contribué à façonner la diplomatie scientifique suisse à Washington et à Boston (notamment le concept Swissnex) et a cofondé ManufactureThinking.ch, un groupe de réflexion industriel axé sur la nouvelle révolution industrielle.

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